Mikaël Lewi, serial painter

Mikaël Lewi signe en peinture un imaginaire particulier, celui des serials américains, ces films à petits budgets diffusés en première partie dans les salles et en épisodes. En faux naïf qu’il est, il a une grande connaissance de cette culture populaire dont l’âge d’or se situe avant l’éclosion de la télévision et qui occupait en somme la place des séries TV actuelles.

Il sait qu’il s’agit au fond du même phénomène de société. Mais la société, elle, n’est plus du tout la même. Dans notre monde actuel qui n’ose plus regarder vers l’avenir, « peindre des images du passé, renvoie inévitablement au monde d’aujourd’hui ». La démarche rétro-pop de Mikaël Lewi est une critique ludique et adolescente de l’état présent du monde, sa violence, son fracas, ses menaces, son absurdité.

En peignant ces images d’images, il oppose une re-création récréative à notre actualité complexe, biaisée et indéchiffrable. Il lui oppose un monde simple, lisible, coloré et graphique : ce monde d’avant la contre-culture des années soixante où l’on savait clairement qui étaient les bons et qui étaient les méchants.

Mais, avec « L’Écharpe noire », le peintre va plus loin. Il fait « son » cinéma, ou plutôt « sa »
bande dessinée muette d’un film imaginaire. La peinture a toujours voulu fixer le mouvement et les histoires. Quelque part entre l’œuvre d’un Alex Ross, le « Michel-Ange de la bande dessinée », et les fresques de l’ancienne Égypte, il invente des tableaux qui sont aussi le synopsis d’une aventure. C’est l’histoire stupéfiante d’un lecteur qui se retrouve acteur de l’histoire qu’il est en train de lire. Le peintre-auteur se déguise et interprète lui-même plusieurs rôles de cette histoire dont il crée les personnages. La réalité et la fiction se disputent une frontière poreuse, mais il reste que chaque tableau, même isolé, formule une invitation adressée à l’imaginaire : venez, lui dit-il, venez voir qu’un autre monde est possible !

Philippe Hurteau

 

Entretien (novembre 2017)

Philippe Hurteau : Mikaël, ton intérêt pour les serials américains remonte à tes études aux beaux-arts puisque ton mémoire de fin d’études leur était consacré. Les serials sont des adaptations cinématographiques à épisodes de bandes dessinées qui passaient le plus souvent en première partie de films plus «sérieux», et ils ont longtemps été négligés par les historiens du cinéma. D’où te vient cet intérêt pour ce cinéma considéré comme mineur ?

Mikaël Lewi : Cela vient de mon goût pour l’histoire en général, ou pour la science-fiction. En fait, j’ai beaucoup regardé des films anciens dont j’empruntais la VHS ou le DVD à la bibliothèque de mon quartier. J’ai chez moi des livres d’histoire avec des tableaux anciens, et des photos en noir et blanc de la Seconde Guerre mondiale. Je lis aussi des livres de science fiction, écrits par des auteurs comme Ray Bradbury, H.G.Wells, Van Vogt, Philip K. Dick, Isaac Asimov, Antony Burgess, qui sont inspirés de l’Histoire, par exemple la série Fondation qui s’inspire de l’histoire de Rome. J’ai vu la trilogie La Guerre des étoiles qui se veut comme le renouveau de ce genre méconnu. Dans THX 1138 (1971) de Georges Lucas, la première scène est une bande annonce du serial Buck Rogers (1938). Steven Spielberg, pour ses Indiana Jones a, lui aussi, énormément emprunté aux serials.

Le premier serial dont j’ai entendu parler n’était pas américain mais français. Le genre est né
en France au temps du muet. C’était Fantomas (1913), qui est un des premiers coffret DVD sorti en France. J’avais lu le premier livre de Pierre Souvestre et Marcel Alain, et l’adaptation cinématographique m’a beaucoup déçu ! Je veux aussi dire que les serials sont connus surtout pour être des adaptations de bandes dessinées, mais sont aussi des adaptations de feuilletons radios et de livres.

On peut citer The Shadow qui est un personnage de la radio, joué par Orson Welles, connu également pour avoir terrorisé les Etats-Unis avec son adaptation de La Guerre des mondes d’après H.G.Wells. Woody Allen y fait référence dans son film Radio Days (1987), film nostalgique de la radio avant que n’arrive la télévision dans les années 50. Là encore, l’inspiration du The Shadow vient du serial Judex (1915) inventé par Louis Feuillade.
Après, je savais qu’il y avait eu des adaptations de bandes dessinées des années 1930-1950,
mais je n’ai vu des serials que très tard quand ils ont été édités en DVD. J’ai commencé à écrire des critiques et résumés de chacun. Puis je les ai repris dans mon mémoire.

Ph.H : Pourrais-tu expliquer comment est venue l’idée de peindre des personnages ou des scènes de ces serials ? Quelles sont les images que tu choisis et quelle est ta méthode de travail, sachant qu’ils étaient filmés en noir et blanc ?

M.L. : L’idée m’est venue de peindre des scènes de serials en voyant dans un livre une affiche de Flash Gordon, le serial de 1936, à la bibliothèque du Centre Pompidou. Peu de gens ont vu ce serial, mais il reste toujours une référence. On n’en retient finalement que l’affiche, un peu comme les films disparus dont on ne garde comme trace qu’un commentaire dans un livre ou un vieux journal. L’affiche pique quand même la curiosité. Les affiches de cinéma des années 1930-1940 étaient des affiches peintes, et avaient beaucoup plus de chaleur que ce qu’on voit maintenant. C’est dommage qu’on ne retrouve plus ça de nos jours. Cela rejoint mon travail qui portait déjà sur le cinéma à l’école des Beaux-arts d’Angers. J’avais peint des scènes du Voyage dans la Lune (1902) de George Méliès en couleur. Le cinéma, de nos jours, se sert rarement de décors peints.

On dresse un fond vert pour l’incrustation et après on rajoute les décors numériquement par ordinateur. Ou bien on créé même les acteurs en 3D. Plus rien n’est ou ne paraît vrai.

Au niveau de la méthode de travail, les photographies sont en noir et blanc, donc je n’ai
aucune idée des couleurs réelles ! J’ai complètement inventé les couleurs. Cela donne un côté de l’ordre du rêve et de l’étrangeté. Je choisis des couleurs qui renforcent le côté théâtral des scènes. On y différencie bien les bons des mauvais. Ce sont des scènes qui auraient pu être peintes par des peintres anciens (comme Delacroix ou David) s’ils avaient vécu de nos jours.

Je me sers beaucoup de couleur vives comme le rouge et très peu des couleurs sombres. Je
fais peu de dégradés et de fondus pour garder ce côté graphique. Je mets directement la couleur sans passer par la case noir et blanc.

Ph. H : Tu es un peintre, quel sens donnes-tu à l’acte d’amener ces scènes et ces personnages de fiction dans le champ de la peinture ? Tes tableaux ont-ils un rapport avec le pop art ? Cherches-tu à dire quelque chose sur notre société ?

M. L : Ces personnages de fiction ont souvent un rapport avec l’actualité internationale de leur époque qui était troublée. En même temps, ils étaient destinés à un public d’adolescents donc il n’y avait pas de violence. Un héros comme Superman est né en 1933, en même temps que la montée au pouvoir du nazisme. C’est un personnage qui symbolise l’Amérique. Or, de nos jours, il y a un décalage, l’Amérique ce n’est plus du tout ça. Le nouveau président américain diffère complètement de son prédécesseur. La situation internationale, de toute façon, a toujours été compliquée. On ne sait plus à qui se fier. Les gens ne comprennent plus rien. On en vient à souhaiter qu’il n’y ait aucun changement dans le futur par rapport au monde d’aujourd’hui.

Les médias d’aujourd’hui, en particulier la télévision, ont un esprit manichéen. C’est dû surtout au fait que les journaux d’information sont très courts et n’ont pas le temps de développer les sujets qu’ils abordent. Ils cherchent seulement à faire de l’audience. Il faut lire la presse étrangère, qui en sait plus, pour être mieux renseigné. La presse et la télévision sont trop tournés vers le passé. Ils ne regardent plus vers le futur. Ils recyclent le passé. Ils ressortent des artistes des années 1950-1960. On oublie les nouveaux artistes. La société actuelle a peur de la nouveauté. Peindre des images du passé renvoie inévitablement au monde d’aujourd’hui. Ces peintures deviennent une archive, un document du 21ème siècle. La peinture a toujours été une trace du passé. Oui, elles ont un rapport avec le pop art à cause de leurs couleurs vives et du sujet qu’ils abordent.

Ph.H : La moitié de l’exposition est constituée par une série de ton invention : « L’Écharpe noire ». En quoi consiste ce projet ? Quelle histoire raconte-t-il ?

M.L.: Ce projet consiste en une bande dessinée dont chaque case est une peinture grand format. Il y avait en tout 47 cases de BD, donc cela fait 47 peintures. Cela parle d’un garçon qui devient le personnage d’un livre qu’il est en train de lire. L’histoire est un prétexte pour réaliser une série de peintures qui racontent une histoire, comme les peintures dans les églises ou bien dans les pyramides.
J’ai eu cette idée en voyant les peintures d’Alex Ross. La différence est que les personnages qu’il utilise, ce n’est pas lui qui les a inventés. Je me suis dit pourquoi ne pas faire ça avec mes propres personnages? Je pensais mettre au maximum deux mois à faire ce travail, et puis cela m’a pris 3 ans. Je me suis inspiré de photos que j’ai prises. Le fait que ce soit sur grand format permet d’ajouter plus de détails. L’inconvénient est qu’il faut regarder la peinture de loin. J’ai peint ce que j’ai envie de voir quand j’ouvre un comics, sans être pour autant dessinateur de bande dessinée.

Ph. H : Ce lecteur qui devient le personnage du livre qu’il lit et qui passe ainsi de la réalité à la fiction, est-ce toi ?

M. L : Non, ce personnage ce n’est pas moi. Justement, je suis en train de lire À la recherche du temps perdu. Dans ce ou ces livres, les personnages et les lieux sont inventés ou leur nom a été changé. C’est une fiction comme la Comédie humaine de Balzac où les personnages réapparaissent plusieurs fois. C’est la même chose dans ma bande dessinée. Toutefois, je me suis servi de moi comme modèle pour faire mes peintures. J’interprète plusieurs rôles en me déguisant, un peu comme Peter Sellers dans Docteur Folamour de Stanley Kubrick.

Ph.H : Les cases de « L’Écharpe noire » ne comportent aucun dialogue ou texte. Il s’agit donc d’un type de narration différent de la BD ?

M.L.: Je pense que chaque peinture ou chaque case peut être regardée séparément des autres. Oui, il s’agit d’une narration différente de la BD dans ce sens-là. Après, quand on met bout à bout toutes ces peintures dans l’ordre, on voit ou bien on pense qu’il y a une histoire… Cela dépend du spectateur qui sait ou ne sait pas que la peinture fait partie d’une série.

J’ai fait un diaporama de photos colorisées, que j’ai posté sur Youtube. Les gens ont pensé que cela racontait une histoire. A l’ ESBA Angers, pour mon diplôme de 5ème année, j’avais carrément fait des décors à la peinture à l’huile sans aucun personnage.

Un professeur m’a dit que le fait que les tableaux soient vides lui permettait de raconter sa propre histoire. Le vide donnait un aspect mystérieux à la peinture. Il y a une place pour l’imagination du spectateur. Cela laisse place au rêve.

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